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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La cheminée fume encore

Le rituel ancestral.

 


 

Dans ce petit hameau de Corrèze à l'écart du réseau internet, les quelques habitants qui sont restés accrochés à leur beau pays en avaient oublié l'existence. Depuis plus de cinquante ans, la fumée de cette petite maisonnette ne fumait plus. Parfois, quelques vacanciers revenaient, en ouvraient les fenêtres pour aérer les deux pièces et puis plus rien.


Pascal, l'arrière petit-fils des derniers habitants de ce lieu y pensait depuis longtemps déjà. Au premier niveau, un trésor dormait là qui ne demandait qu'à enchanter de nouveau ceux qui auraient le courage de mettre la main à l'ouvrage. Il ne fallait qu'un prétexte pour réveiller le passé, pour saisir une occasion qui ferait du descendant un larron en foire.

 


 

La fête de l'étang de Laborde et le passage de votre chroniqueur préféré en ce lieu poussèrent l'arrière petit-fils de Camille (fils d'Émile dont nous reparlerons plus tard) & Maria à se lancer dans l'opération. Il nettoya son trésor, prépara du bois ce qui en cette région n'est guère compliqué depuis la guerre de 14-18, avec son impensable ponction humaine qui a rendu le territoire aux arbres.


C'est ainsi que les trois fils d'Émile laissèrent leur vie dans les tranchées pour le bien de quelques marchands d'armes dont les descendants se portent toujours bien. Émile avec son chagrin, reprit la ferme et éleva Irène, la fille de Maria qui ne connut jamais son père mort pour la France le 23 décembre 1915 : « gloire et honneur » comme on osait l'écrire sans honte sous le portrait du sacrifié.

 


 

Trois jours durant, le feu de bois de châtaigner crépite dans le four. En plein été, dans le hameau, une cheminée crachait des volutes blanches. Des souvenirs du temps jadis revenaient à la surface de quelques vieilles mémoires. On se rappelait ce qu'on avait fait qu'entendre dans la bouche des aïeux, le four à pain du gars Émile était de nouveau en action.


Trois jours de brasier pour que le four arrive à cette température qui sonnait alors le signal des festivités culinaires. Tout le voisinage d'alors, averti par la fumée, chacun avait eu le temps de préparer ce qu'il enfournerait quand son tour et l'ordre immuable en décideraient. Pain, tourtes, pâtés de pommes de terre, fourgnardes, gâteaux et autres merveilles de patience et de goût allaient cuire dans la chaleur rayonnante d'un four à bois.

 


 

Aujourd'hui, les traditions se sont perdues. Nul voisin n'est venu réclamer son droit banal. Le four n'était que prétexte à réveiller un passé qui était trop engourdi pour que chacun y prenne sa part. Seul Pascal avait une idée en tête, accueillir votre serviteur avec deux pizzas cuites dans son four familial. Étrangement, en me rendant chez lui, l'idée m'était venue qu'il pourrait bien se lancer dans l'opération et j'avoue ne pas avoir été surpris.


Cet été aux couleurs étranges, s'il chagrine les vacanciers de nos côtes n'en fut pas moins l'occasion de quelques belles cueillettes dans les bois. Lorsque j'arrivai à Graffeuille, la table était pleine de girolles et de cèpes à éplucher. Voilà une bien belle coïncidence quand le four réclame sa pitance. Étant un peu écriveur et parfois maître-queux, on me confia la préparation des garnitures.

 


 

Je m'empressais de couper en fines lamelles les cèpes, les rois de nos forêts de chênes et les princes de nos tables gourmandes. Nettoyés, ils inaugurèrent le four afin d'y subir un assèchement délicat qui leur évitèrent d'avoir cet aspect spongieux qui déplait à tant de personnes. Puis, ils furent préparés avec ail, persil et quelques épices dont je garderai le secret. Ils trouvèrent un Saint Nectaire à leur goût pour obtenir belle et surprenante association gustative.


L'autre pizza fut des plus classiques ; il faut se garder des innovations et du risque qu'elles contiennent toujours un peu. L'heure était venue d'enfourner nos merveilles ou espérées telles. Les années passées avaient égaré les instruments de cet office. C'est avec une bêche et un balai brosse que nous improvisâmes pelle à four et raclette.

 


 

Il y eut bien quelques braises qui tombèrent dans des plats aussi peu adaptés que nos instruments de fortune, mais qu'importe, l'essentiel était là. Le four avait retrouvé sa fonction et gloire d'antan et les mirlitons d'un soir étaient fiers comme ce n'est pas permis de renouer avec un passé qu'ils n'avaient jamais vécu. Quant aux pizzas, elles furent simplement succulentes, et nous en garderons longtemps un souvenir ému !


Gourmandement vôtre.

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