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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La deuxième lame ...

Sylvie morte et vilipendée.







            Quelque part en France, une femme de quarante deux ans est morte des suites d'un viol collectif. La nouvelle n'est hélas que trop banale, la presse ayant même trouvé une formule ludique pour dédramatiser l'horreur, pour donner un air de faire à cette noble activité qui occupe des mâles en goguette et en grand besoin de jouissance. « Tournante », le mot est magnifique, il sent sa fête foraine, le tir à la carabine, les petits canards et la tirette à deux balles.

            Sylvie a donc hérité de quelques parties gratuites dans ce jeu à sens unique où des hommes se paient sur la bête, s'offre quelques minutes fugaces de jouissance. Ils suivent en cela le modèle de quelques personnalités de haut rang qui n'accordent aucune dignité à la femme de peu, à l'inconnue de passage ou de ménage.

            Sylvie est passée à la casserole, à la moulinette fruste. Il fallait faire comme dans les films pornographiques, des cris et des gestes précipités, la force et l'absence d'empathie. Il n'est pas ici question d'amour, les sentiments sont un luxe trop sophistiqué. Le corps réclame son dû et tant pis pour celle qui se trouve sur le chemin de ces pénis sans cœur.

            Elle a souffert son martyr, celui de tant de femmes avant elle dans l'histoire de notre inhumanité. Les compagnes de l'homme dominant ont dans toutes les époques subi cette loi de la force injuste des groupes armés, des hordes alcoolisées, des monstres tapis dans l'ombre, des habitués des hôtels de luxe. Elle a été souillée, frappée, niée. Elle a péri des coups et du traumatisme imposé. Paix à son âme.

            Non puisque la presse locale, ne veut pas lâcher facilement le morceau. Il lui faut du graveleux, du sordide pour faire grimper les ventes.  Elle se doit aussi rassurer les braves gens quand l'affaire doit être atténuée pour des raisons obscures de politique éditoriale. Ici, les violeurs sont des marginaux qui ne devaient somme toute pas trop savoir ce qu'ils faisaient d'autant plus que la victime était, dit-on particulièrement fragile.

        Ajoutons à cette ignominie qui ne veut dire l'abjection du viol, les propos désastreux sur la pauvre femme qui ne pourra plus jamais se défendre : « Elle n'avait pas eu affaire à la justice, et elle ne se livrait probablement pas à la prostitution. ». Mais qui donc est ce spécialiste des chiens écrasés pour écrire phrase aussi monstrueuse. Il commet à son tour, par négligence ou maladresse, ce qui pourrait s'apparenter à un viol mental.

    Il profane la mémoire d'une victime, il étale son calvaire à la connaissance de tous et il ajoute, involontairement, ce qui est pire encore,  cette petite dose de suspicion qui ne manquera pas d'alimenter les conversations des trop bien pensants. Il se contente de retranscrire les premiers éléments de l'enquête divulgués par le procureur de la république, sans faire son métier d'analyse et de distanciation. Il écrit froidement :  « Elle ne se livrait probablement pas à la prostitution »

    Quelle hypocrisie dans la figure de style qu'on qualifierait de litote si l'art complexe de la rhétorique avait sa place ici. La phrase parait faire écho à des rumeurs, elle finit par donner à penser ce qui est parfaitement réfuté par les mots employés. Des lecteurs hâtifs ou malveillants pourraient transformer la formule par celle ci « Vous pensez bien qu'elle devait se prostituer et qu'il est bien étonnant qu'elle n'ait jamais eu affaire à la justice  » !

            Elle est morte et le journal conforté par sa ligne éditoriale, finit la besogne en passant la deuxième lame ! Le journaliste, à l'insu de son plein gré , j'ose le croire, ajoute une couche de crachats en guise de fleurs mortuaires. Il faut édifier la jeunesse des beaux quartiers sans trop l'alarmer. Oui, il y a des sous-hommes (marginaux) capables de tels crimes, mais rassurez-vous mesdemoiselles, ils ne s'en prennent, le plus souvent,  qu'aux filles de mauvaises vies qui récoltent que ce qu'elles ont semé à tous vices. Un parti surfe sur ces phantasmes sécuritaires et la presse n'évite pas l'air nauséeux d'un temps qui s'obscurcit.

        J'ai honte pour ce canard boiteux. J'ai mal à mon département qui ne dispose que d'un seul quotidien ; le monopole pousse certainement à ces maladresses terribles. Nous ne sommes pas loin de ce qui fait le succès affreux du journal de l'Oise. La recette fait recette, le style manque de style et la boue n'a pas le temps de sécher. Chaque jour, il faut débusquer le fait-divers qui fera monter les ventes. Les femmes, les étrangers, les marginaux, les jeunes asociaux, les Roms, il y a de quoi faire et un manque flagrant de recul et de  dignité pour traiter honnêtement les sujets.

        Rotativement leur.

à lire aussi : Sur le blog de Circé

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