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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Mon permis dans un paquet cadeau ...

Rompre la solitude.



Chronoculteur n'aimait pas son métier d'éleveur. Il a endossé la biaude contraint et forcé pour rester en son pays. Lui rêvait de tout autre chose que ce face à face bien triste avec ses vaches. Il est jovial, il est hâbleur, il est sympathique et férocement bavard et les pauvres bêtes n'ont jamais décelé ses merveilleux talents.


Un jour, n'en pouvant plus entre le tas de foin et le lisier, il a posé sa fourche pour changer d'activité. Il a tourné le dos à ses blondes d'Aquitaine pour sillonner les routes du Ruthénois. Il s'est évadé au volant d'un camion chronopost pour aller à la rencontre des gens.


La décision ne fut pas simple, la rupture moins facile que ce n'est écrit ici. Il faut bien continuer à assurer l'indispensable à l'étable matin et soir mais entre ces deux bornes incontournables, chronoculteur vit pleinement sa vie à cent à l'heure.


Lui qui aimait la compagnie de ses semblables, il leur porte chaque jour des colis et un petit mot agréable, il s'invente le temps d'une course toujours plus rapide, une histoire, une vie, une anecdote qui va alimenter sa course folle et ses conversations intarissables.

Chronoculteur se moque bien des rythmes infernaux qu'impose cette activité qui se nourrit des dépassement de vitesse, des petites infractions au code de la route, des délais à respecter coûte que coûte, des points qui s'envolent d'un permis pour complaire aux impératifs d'un temps qui n'est profitable qu'aux donneurs d'ordre. Peu lui chaut de ces menus inconvénients, lui se nourrit de cette renaissance, de cette résurrection aux autres.


Et quand il arrive en compagnie, il nous régale d'une multitude de petites saynètes de la vie quotidienne. Il prend la parole et il est presque impossible de l'arrêter. Il faut l'écouter, je m'efface derrière ses mots, je vous livre son colis de parlure.


Chronoculteur vient de lire ce préambule, curieusement il se tait, il feint de n'avoir rien à dire parce que son verre est vide. Mon voisin répare la terrible erreur et la logorrhée légendaire se met en branle.

La dernière en date, c'est la dame qui sort de chez elle, du shampooing plein la tête, elle m'ouvre pour recueillir son colis, le cheveux en bataille. Inutile de couper un cheveu en quatre, le travail de petit porteur de colis est un peu sexe, surtout le samedi matin. La cliente ouvre sa porte ou son cœur en petite tenue, elle se livre à celui qui la livre, étrange renversement des fonctions alors que le temps nous est compté.



Que la direction tombe sur ce verbiage incertain et j'y perds mon emploi. Si la fonction créée l'organe, l'organe nuit à la fonction. Il faut savoir satisfaire la clientèle sans jamais aller au-delà de ce petit paquet de papier qui enserre l'objet désiré. Je ne déroge jamais à ce principe d'autant que ma femme lira ce billet !


Un agriculteur incertain, un jour de colis pressé, tenait le milieu d'une route étroite et pentue, la neige étalait son manteau encombrant et je devais passer à tout prix. Je me suis mis au tas, c'est une métaphore qui signifie se vautrer dans une congère pour un presque homonyme. Cet ectoplasme a tenu à passer coûte que coute me laissant dans une détresse froide. Le colis doit être livré, à l'impossible le chronoculteur est tenu.


Prenant mon courage à deux pieds, j'ai traversé le pré voisin, débrayage et accélérateur à fond de cale, pour apporter la dernière merveille de la technologie : un trampoline importé d'Allemagne, il n'y a rien de mieux pour rebondir !


J'aime ce métier parce que je suis au service de mamies adorables. De femmes seules qui rompent leur isolement en commandant des futilités pour avoir des visites, un garçon charmant et souriant qui vient en leur logis. Je ne sais si je correspond à leur attente mais le bonheur qui irradie des vieilles dames vaut la peine que je me suis donnée.


Le pire, les bergers allemands en mal d'occupation, qui mordent à pleine dents, le livreur . Le dernier en date, c'est un molosse attaquant un décodeur. Pour me préserver, j'ai demandé asile ou refuge dans la maison des clients. On me demanda ce que je faisais de dent ! J'ai alors compris la souffrance de mes collègues à bicyclette !


L'assistance s'émeut de ces confessions qui peuvent se retourner contre le pécheur repentant. L'employeur trouva-t-il motif à remontrances, se plaindra-t-il d'une publicité néfaste à l'honneur de la profession ?


Notre chronoculteur, allongé sur le canapé, se livre sans retenue et méprise le risque comme les crocs du chien ou le gendarme tatillon.

Les points d'un permis qui est un sésame professionnel ! Parlons-en de cette épée de Damocles sur la tête du chauffeur routier, poussé par un patron bien tranquille dans son bureau qui impose un délai en dépit du possible. Le colis d'avant treize heures ne supporte pas le débours ou le port n'est pas payé et le chauffeur stigmatisé.


Le client est maître en ce système absurde. Le toujours plus vite se moque des contraintes, des règles, de la réalité et de la géographie locale. Amazone décide parfois sans se préoccuper de la disponibilité de son fournisseur d'ordre. Je trouve porte close et je dois revenir sur mes pas et perdre temps et énergie.


D'autres fois, je colle un avis de passage et le client aura à se déplacer dans la poste la plus proche. Celle-ci peut se trouver fort loin quand la fonction publique n'est plus au service du citoyen. Chronopost passe et le client trépasse !


Chronoculteur se plaint alors de la longueur du billet. Il ne souhaite pas se démarquer du commun des mortel. Je le laisse là, il aurait tant à dire mais les mots qui s'incrustent sur l'écran l'inquiètent un peu.


Lundi pourtant, il reprendra le volant. Les fêtes sont passées mais Amazone n'est pas au bout de sa folie mercantile. La campagne est inondée de colis et il faut livrer le consommateur au pied de sa porte. Il s'en retourne à s on étable, il n'a pas été aussi disert qu'à l'accoutumé. Le clavier, les mots qui s'affichent sur l'écran ont perturbé cet incroyable parleur du quotidien.


Peut-être aussi a-t-il craint d'être reconnu, de trop en dire dans une profession où la rotation est massive, où les chauffeurs ne restent pas longtemps en place, perdants points ou patience, se mettant en danger sur la route ou par une pression inacceptable qui leur est mis par des donneurs d'ordre bien à l'abri dans leurs bureaux.


Chronoculteur se nourrit de cette pression, il ne l'a remet pas en cause car elle lui a apporté le sel qui manquait à un métier beaucoup trop répétitif mais il se doute que cette interrogation affleure à chaque anecdote.


Je le laisse se griser avec la vitesse, les délais à tenir coûte que coûte, la peur du gendarme et la crainte de la sortie de route. Il revit à son volant, il se réjouit des brèves rencontres qu'il fera derrière chaque porte où il doit livrer un paquet. Il accepte les risques induits par cette folie contre la montre.

 


Postement vôtre.

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