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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Quatre curistes si bavardes

Des solitudes qui se conjuguent.


Le Grand Hôtel reçoit des curistes qui viennent prendre les eaux à Bourbon-Lancy. Après une journée d'extrême solitude sous le crachin et dans le froid le long d'un canal désert, j'avais envie de compagnie. Je demandai à Benjamin de me trouver une table de convives bavards susceptibles d'offrir un brin de conversation à un marcheur solitaire.


Ce sont quatre dames qui se proposèrent de partager leur table et leurs palabres. Marie-Thérèse, Béatrice, Suzanne et Nicole sont en proie à des douleurs rhumatismales. Les thermes sont réputés pour soulager les arthroses, toutes les manifestations rhumatologiques ainsi que des troubles cardiovasculaires. J'allais découvrir la vie d'une curiste.


Chacun dispose d'un programme précis et immuable. Quatre soins, adaptés aux symptômes de chacune qui débutent à des horaires intangibles. La plus matinale ouvre le bal à 6 H 30, la plus tardive doit se trouver à la cure à 9 h 05. La précision domine dans une organisation réglée comme du papier à musique.

Les dames arrivent en maillot de bain, bonnet, claquettes, couvertes d'un peignoir réglementaire et munies de l'indispensable serviette de bain. Le programme des réjouissances va des bains ou simples cataplasmes d'une boue argileuse, de bains locaux d'une eau bouillonnante, de séjours en baignoires hydro-étuvées, de passages en piscine pour des exercices ou des immersions avec pression et enfin, merveille des merveilles, de délicieux massages par de charmants kinésithérapeutes sous des jets d'eau. Quatre périodes de quinze minutes pour un temps réel de soin de deux heures environ, et le reste de la journée à ne rien faire …


« Détrompez-vous. Il faut d'abord récupérer », me dirent de concert les membres de mon quatuor. « Les soins sont très fatigants et la matinée passe vite ». Le repas du midi vient à point pour reprendre des forces et faire marcher un muscle qui ne connait jamais de problème : la langue. Puis chacun vaque à ses occupations ; lecture, petite promenade, achats, télévision, repos. Avant de toutes se retrouver autour de la table.

Six jours sur sept pendant trois semaines. Le samedi midi, trois d'entre elles rentrent chez elles. La dernière reste seule. Le tour de ce qui les réunit ayant été fait, je pouvais constater à quel point elles étaient différentes les unes des autres. En d'autres circonstances, il est fort probable qu'elles ne se fussent pas liées d'amitié. D'ailleurs, est-ce le terme adapté ?


Je devine une distance polie, un recul devant l'intime qui ne relève pas de celui qu'on partage si facilement dans ce genre de circonstances ; les maux du corps ! La conversation, ou plutôt les bribes de discussions passent du coq à l'âne comme souvent. La météo, les actualités, l'arrivée et le contenu de Paris Match, le programme des activités à venir, le feu d'artifice du lendemain …


J'apprends ainsi que les dames font de la marche nordique, jouent au loto, participent à des conférences autour de sujets liés au bien-être et à la santé. Elles restent à la surface des choses. Mais l'étrange convive du soir, pousse chacune un peu plus loin que d'habitude. Le masque tombe, des failles se font jour.


Nicole est veuve depuis quatre mois à peine. Elle porte au fond d'elle une douleur qui s'impose à tous. Plus que le deuil, elle n'a toujours pas accepté les maladies qui ont emporté celui qui lui manque tant. Un ange passe, elle retient des larmes, elle répond franchement. Je crois qu'elle apprécie vraiment d'ouvrir cet espace intime !


Béatrice semble engluée dans une timidité qui l'empêche de trouver sa place. L'envie ne lui manque pas, elle cherche sa place. Elle compense par une gourmandise qui ne lui vaut rien. Comment le lui reprocher. Finalement j'ai le sentiment d'un mal-être profond qui ne me laisse pas indifférent.


Suzanne regarde tout ça avec la distance que lui confère une éducation qui transpire dans tous ses gestes. Il est certain qu'elle ne fréquenterait pas ses voisines dans son quotidien sans que rien ne signifie une distance ici. Elle trouve ici sans doute un échappatoire à une solitude distinguée qui doit être la blessure de sa dernière partie de vie.


De Marie-Thérèse, je ne devinerai rien. Elle ne fut pas la moins bavarde, bien au contraire, mais qu'a-telle vraiment livré ? Si peu ! Il y a une forteresse, une carapace protectrice qui ne colle pas avec sa solitude du dimanche, ici. C'est peut-être aussi une volonté farouche de se préserver et je respecte sa noble posture. 

 



Je laisse mes quatre dames très dignes. Nous avons passé une bonne soirée. Un peu factice, un peu sur-jouée mais si attachante que je me demande comment elles recevront ce billet empreint d'une vraie tendresse. J'ose espérer qu'elles s'y retrouveront et qu'elles comprendront que je n'ai pas souhaité en faire une farce, elles qui me reçurent si respectueusement !


Curativement leur.

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