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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Rencontres à la marge

L'internationale des différents.


 


 

Ce sont eux les bannis de la terre et pourtant ils furent parmi les rares à me tenir conversation dans ma longue randonnée de solitude. C'est ainsi que le sac sur le dos, le bâton à la main, vous pouvez passer pour un gars de la route. Je me contente de n'être qu'un modeste vacancier en chemin, je dispose sans doute de moyens bien supérieurs à mes deux amis du jour.

 


 

Le récit du voyage qui me conduit de Nevers à Decize ne saurait être qu'anecdotique s'il n'avait mis mes pieds à rude contribution. Mais qu'importent les ampoules et la démarche dodelinante, il ne faut pas se plaindre de ce qu'on a cherché. J'ai taillé ma route; c'est l'essentiel entre certitudes et erreurs de parcours. Il n'y a pas lieu d'en faire un roman, c'est le quotidien de celui qui ne prépare rien !

 


 

Dès le pont de Nevers, je vis passer cet étrange équipage. Un scootériste portant sac à dos, fort encombré au niveau des jambes entre une tente et un bidon de secours. Voyant en votre serviteur un compagnon d'infortune, à son passage il me gratifia d'un grand salut que je lui rendis avec plaisir.

 


 

Ce n'est que quatre heures plus tard que nos routes allaient se croiser sous un abri de transport scolaire. Je venais de me perdre entre Loire et voie ferrée et ce n'est qu'avec le secours bien involontaire de la compagnie publique que je pus me dépêtrer d'un réseau inextricables de haies et des barbelés. J'avais le souffle court et le moral dans des chaussettes que je m'empressai de changer pour éviter le risque de nouvelles ampoules …

 


 

Sylvain me pria de le rejoindre et me proposa une bière. Je refusai poliment en lui expliquant que ce n'était pas recommandé pour marcher. Il me demanda plusieurs fois, si moi aussi, je faisais la route. J'avais beau lui répondre que je me contentais de faire mon propre chemin, il ne parvenait pas à saisir le sens de ma démarche.

 


 

C'est quand il m'expliqua comment il s'y prenait pour dormir le soir que je compris à quel point mes récriminations ne pesaient que très peu face à la réalité quotidienne d'un Sylvain. Depuis qu'il a 18 ans, il fait le tour de France. D'abord à pied, maintenant avec un petit cinquante centimètres cube. Il a 43 ans m'a t-il dit sans que je puisse m'en faire une idée exacte.

 


 

Il dort ici ou là, dans des « locals ». J'use de cette erreur non pour m'en moquer mais pour affirmer combien l'existence d'un local pour sans abri dans les grandes villes est, à ses yeux, un élément majeur de son confort. Il dispose bien aussi d'une tente, mais le risque est grand d'y faire de mauvaises rencontres.

 


 

Il associa le geste à la parole en sortant une grosse poignées de pièces de monnaie. C'était la récolte obtenue en faisant la manche à l'Intermarché pendant que je me prenais pour un berger de Loire. Sylvain a des valeurs et pour lui, voler ce n'est pas conforme. « Quand on peut faire autrement, il y a toujours la manche ! ». J'éludai alors ses questions sur mes moyens de financement. Pascal avait raison, le retour de bâton peut être douloureux. Les déshérités sont là pour rappeler que notre solidarité est bien misérable.

 


 

Lui, ne se posa pas de question. Il m'offrit tutoiement et confiance, boisson et abri. Il n'avait rien à cacher. Il m'expliqua qu'il se rendait à Dijon pour se préparer aux vendanges qui seront précoces cette année. Plus tard, il filera vers La Champagne avant que de faire une saison au ski dans une remontée mécanique.

 


 

Sylvain reprit la route pour éviter la pluie qui menaçait sans jamais se décider à tomber. Je continuai mon long trajet, j'avais présagé de mes forces ou mésestimé la distance entre Nevers et Decize. C'est après 8 heures de marche que surgit mon deuxième hôte de la marge.

 


 

Alain se présenta immédiatement comme ouvrier blagueur, ferrailleur marginal et psychologue pratiquant. Me voyant traîner ma misère, il acheva mon trajet en me proposant son véhicule. Il me permit de compenser tous les détours que j'avais accumulés dans la journée par une opération automobile fort équitable.

 


 

Alain me parla, me pesa, me soupesa. Il maniait la langue avec volupté, il discourait avec jubilation, il dissertait sans cesse. La psychanalyse, la politique, l'athéisme, la morale. Il maniait l'aphorisme comme d'autres passent leur épreuve de philo. Chez lui, ça semblait tout naturel. Je suis tombé à mon tour dans sa marmite à cogite. Depuis longtemps déjà la voiture était arrivée au port que nous étions encore à évaluer si la compréhension vous exonère de l'humiliation.

 


 

Alain était intarissable sur ce thème qui doit lui renvoyer des difficultés personnelles. Lui qui a côtoyé Pierre Bérogovoy, des ministres, des procureurs et des gens de haut-vol pour soutenir la cause des marginaux de son espèce qui ne veulent pas abandonner leur liberté dans nos contraintes serviles. Je ne peux lui donner tort ! Je quittai à contre cœur ce bateleur sublime, quoique parfois un peu confus. J'avais passé une journée de l'autre côté de la ligne rouge …

 


 

Marginalement leur.

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