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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

" Ses jours ne sont pas en danger ! "

La terrible légèreté des expressions toutes faites.

 




    Un fait divers encore plus sordide que les autres s'il était besoin d'établir une hiérarchie dans l'horreur. Un drame familial qui anéantit des vies, provoque l'émoi des voisins et de toute la population pour sa nécessaire édification par médias interposés. Nous avons, hélas, l'habitude de cet étalage du sang et des morts, nous n'y accordons plus guère d'importance, seulement la possibilité de prendre part à l'émotion collective, si celle-ci vient à croiser notre chemin.

    Voilà, nous sommes devenus des éponges à massacres, des buvards à catastrophes, des voisins de la vallée des larmes. Tant que nous ne sommes pas touchés, tout va encore à peu près bien et il faut nous en réjouir en remplissant gentiment notre devoir de consommateur. Les publicités d'ailleurs nous rappelleront à nos obligations consuméristes, en entourant joyeusement les images de la terrible nouvelle !

    Vous savez que j'ai depuis longtemps renoncé à me faire le réceptacle des images de cette comédie humaine telle que veulent nous le montrer nos journaux télévisés et si je viens, une fois encore vous imposer mon indignation, c'est pour stigmatiser un dérapage verbal que j'ai ouï, mille fois hélas, sur une radio du secteur public.

    Le brave journaliste qui ne faisait que son devoir, avec le détachement qui sied à celui qui ne veut pas porter sur ses épaules les misères d'un monde à la dérive, usa à mes oreilles épouvantées d'une phrase qui me hérissa le poil et me chavira le cœur. L'homme ne pensait sans doute pas à mal, blasé et professionnel, il se contente d'aligner les mots par habitude et les expressions toutes faites sans mesurer le poids de ses phrases.

    Mais revenons au fait, un père qui tue sa femme, met le feu au véhicule dans lequel il s'est enfermé avec ses trois enfants et l'un deux qui parvient à en réchapper. Je ne vous en dirais pas plus, vous devez sans doute être au fait de tous les détails. Quant à moi, je n'en veux pas savoir plus. Mais c'est ce que dit alors notre homme à la radio qui vous vaut, une fois encore, un brûlot d'amertume, un billet scandalisé.

    Le jeune survivant de cet effroi, 11 ans, victime de sérieuses brûlures aurait, d'après le préposé aux faits-divers à sensation la vie sauve. Il ajoute, sans bien mesurer j'espère la gravité du propos que les jours de ce pauvre garçon ne sont pas en danger ! Effectivement, tout va bien pour lui et malgré quelques plaies cutanées, il devrait pouvoir s'en remettre …

    Il a vu tous ses proches, sa mère, son frère et sa sœur périr dans d'affreuses souffrances provoquées par la folie d'un père qu'il devait aimer. Et ses jours futurs ne sont pas en danger d'après le porteur de mauvaises nouvelles. Oublié bien vite le traumatisme absolu que représente cette abjection monstrueuse, il s'en remettra foi de spécialiste des plaies de l'âme humaine.

    Il faut faire vite, capter l'attention et ne pas se soucier de ceux qui sont broyés par les faits. Ce garçon, si effectivement parvient à panser son corps, va porter toute sa vie les images de l'horreur, le souvenir d'un drame qui tournera en boucle sans cesse. À 11 ans, on oublie pas ses cadets qui ne seront plus, on n'efface pas les images d'une famille a jamais disparu. Ses jours ne sont pas en danger, son existence est maintenant sur un fil ténu et vous en faites, monsieur le journaliste fort peu cas.

    Vous avez fait votre travail, vous avez présenté les faits et usé de formules lapidaires. Comment vous le reprocher ? Les mots qui blessent ou qui tuent sont maintenant assénés sans la moindre précaution. Se mettre à la place de l'autre, vivre en empathie avec ses frères les hommes, n'est plus de mise. Le spectacle doit continuer même si le scénario n'est pas fameux ! J'ose espérer que d'autres sauront entourer ce jeune Bosniaque de l'affection dont il aura besoin et que nulle autorité ne songera à l'expulser quand les feux des projecteurs ne seront plus braqués sur lui !

    Colériquement vôtre.

vidéo :
Gaara par soul_dna

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