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Chroniques au Val

Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un conseil de discipline par défaut !

Acte 2

Les carences de l'état.

Le jeune « J » est l'un de ces jeunes qui cassent toutes les procédures d'aide que l'éducation nationale peut mettre en place pour compenser l'absence de solutions adaptées. En effet, le contexte et une volonté politique très hostile ont fini par supprimer les structures spécialisées. Il traînait sa misère dans nos classes et j'en avais fait un portrait désespérant.

 

Malgré les mesures dérogatoires, un emploi du temps aménagé, une tolérance qui frise la faiblesse, une mansuétude jamais payée de retour, il a franchi le Rubicon, finissant par commettre l'irréparable : « Mettre le feu dans une classe ... ». Ultime appel au secours alors que nous avions entendu tous les autres, dernier geste de défi, il avait enfin gagné son bâton de maréchal : «Le Conseil de discipline ! »

 

C'est le jour de cette procédure lourde et pénible. Je suis très gêné de participer une fois encore à cette instance disciplinaire d'autant plus que la dernière fois, des propos que j'avais tenu aient fait l'objet d'une demande d'appel par des gens plus soucieux du droit que du comportement de leur rejeton. J'étais bien décidé à ne rien dire et ce ne fut hélas pas possible …

 

« J » arrive entouré de trois adultes : son père, la responsable du foyer et un représentant de l'Aide Sociale à l'Enfance. Ils font face aux membres de ce tribunal scolaire. Un long silence s'installe, la présidente est en retard. Déjà, l'atmosphère est pesante, « J » est fuyant, la tête dans les épaules, les mains dans les poches, il regarde le sol, parfaitement impassible.

 

C'est la première fois que je n'ai aucun contact avec l'un de mes élèves. Il n' jamais rien cédé de ses douleurs, de ses souffrances. Il n'a jamais rien exprimé en classe. Toujours seul, toujours à l'écart, le plus souvent silencieux sauf quand il se lançait dans ses bordées d'injures pour se faire exclure. Il fait peine mais que faire ?

 

L'exposé de son dossier est incroyable. Fugues de l'établissement, absentéisme, insultes envers les camarades et les professeurs, refus de travail, tentative d'incendie. Nous savons tous que ceci est l'expression d'une situation personnelle intenable, d'un chantage avec le juge pour enfant afin de revenir vivre chez son père. Nous le savons mais que pouvons nous faire ?

 

Continuer d'accepter ce comportement qui rend impossible le travail pour ses camarades ? Renvoyer le garçon et tous ses problèmes à un autre établissement ? Le piège absolu. Nous sommes pieds et poings liés parce que l'état ne remplit plus ou si mal sa mission. Les structures spécialisées manquent cruellement, les délais d'attente pour rencontrer une psychologue ou attendre une décision d'un juge sont bien trop longs.

 

Chacun fait le constat de notre impuissance, de l'inadaptation de nos moyens face au problème individuel. Il n'y a rien à faire puisqu'il n'y a plus de place, plus de moyens, pas de réponse adaptée. Nous sommes pris au piège d'une normalisation des parcours. Tous les mômes dans le même moule et tant pis si certains explosent.

 

Le Conseil de Discipline prend des allures d'Équipe Éducative. Les professionnels de l'Éducation Spécialisée déplacent adroitement les débats. Ce ne sont plus les écarts disciplinaires qui sont traités ici mais les carences d'un système qui ne remplit plus ses missions. C'est peut-être légitime, c'est parfaitement inutile car la pitié ne changera rien aux souffrances que ce garçon a engendrées autour de lui.

 

« J », une heure durant n'a rien dit, n'a jamais levé la tête. Il exaspère ceux qui ne le connaissaient pas et le découvrent ainsi, comme nous le vîmes si souvent. Puis tout bascule, le délégué de la classe prend la parole simplement pour dire à la fois combien ses camarades comprenaient ses problèmes tout en reconnaissant qu'il était impossible de travailler quand il était présent. Il incite « J » à prendre la parole, il sort quelques instants avec lui pour le convaincre de s'exprimer. Ils préparent quelques mots sur une feuille.

 

« J » revient, bredouille quelques mots, pleure. Enfin, la façade se fissure. Mais il ne peut aligner plus de trois mots, il ne peut ni s'excuser, ni s'engager dans un changement de comportement, cela lui est inaccessible. Il réclame juste à revenir chez son père et quitter l'école pour travailler dans les espaces verts. Des demandes impossibles ici.

 

L'ambiance est insoutenable maintenant. Les adultes sont touchés par une détresse dont beaucoup perçoivent dans le même temps qu'elle le conduira toujours à reproduire les mêmes comportements. C'est l'impasse. La présidente semble quant à elle prête à lui pardonner. C'est facile, elle ne l'a pas en classe ! C'est effectivement l'obligation scolaire qui est intenable pour ce gamin qui n'a que 14 ans. Que faire ?

 

Je ne participe naturellement pas au vote. Je pars avec un sentiment très pénible. D'impuissance c'est évident mais aussi avec la conviction que le maintenir c'est envoyer un signal désastreux pour les autres. Nous n'avons pas les moyens de lui proposer autre chose ; c'est la classe ou la porte. Absurdité d'un système qui n'a plus de marge de manœuvre, absurdité d'une institution abandonnée, privée de solutions alternatives ou de procédures d'aide. La gestion comptable des cohortes d'élèves ne laisse place à aucune sentiment. Nous devenons complices de cette absurdité. « J » a été exclu, ça ne résout rien, c'est une décision pour les autres. Pour lui, nous ne pouvons rien dans ce contexte. C'est monstrueux mais dois-je vous cacher la réalité ?

 

Impuissancement sien.

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regis reguigne 03/04/2012 18:35


   Et , Mr K  , prenez J à votre charge pendant les 2 années qui le séparent de ses 16  ans . Cela en raison de l' obligation de scolarité en vigeur , jusqu ' à 16  ans .
Cela évitera aux condisciples de J  de le subir ainsi qu ' enseignants à qui l' Administration va l ' imposer sans souci . Pourquoi ? Parcequ ' il est aisé de le " placer " ici ou là , en
classe , dans un bahut ou un autre , ce qui compte pour le confort de l' Administration c' est que J comme tous ses équivalents , soit " le cul sur une chaise quitte, au mieux, à dormir sur place
"  , un point c' est tout , " silence dans les rangs " des profs et des élèves , non mais ! Et voila comment l' on fabrique des bombes à retardement , la tête dans le sable , comme les
autruches dit - on .

C'est Nabum 04/04/2012 06:40



Régis


 


Ne jetons pas la pierre à ceux qui voient de bien loin ces problèmes C'est si facile à distance, si compliqué le nez dans le réel.



Kakashi 03/04/2012 13:39


Je pense que vous avez rempli votre contrat.


Dans le cas du jeune "J" qui est un cas bien particulier malgré le fait qu'il ne soit pas isolé, je ne pense pas qu'un système en particulier convienne.


Je pense que le problème est plus d'ordre affectif et psychologique. 


Je lui souhaite de réussir dans les Espaces Verts si tel est son souhait. Mais cela ne changera rien à ces problèmes personnels qui ne doivent pas interférer avec la vie collective d'un
établissement scolaire.


 

C'est Nabum 04/04/2012 06:39



Kakashi


Vous avez raison  !


hélas, peut-on accepter facilement de l'abandonner ?


Je ne m'y résous pas.



regis reguigne 03/04/2012 09:30


   Je reviens : les classes de CES  spécalisées en " rattrapage " s' appelaient classes de transition ; et , elles marchaient plutôt bien .

C'est Nabum 04/04/2012 06:38



Régis


 


Tout ce qi apportait vraiment des réponses a été suprimé !


Pourquoi ?



regis reguigne 03/04/2012 08:48


    Qu ' il est loin le temps où , dans chaque collège , nous avions des classes de " rattrapage " ou réadaptation , faibles effectifs , profs motivés , possibilité pour chaque
élève de faire un an en deux , puis , possibilité de revenir dans la progression " normale " , peu importait d' y avoir  laissé un an de plus , et , celles et ceux qui le désiraient
pouvaient intégrer la " vie active " avec alternance , dès les 14  ou 16 ans , au choix . Le système a été supprimé et les élèves en difficulté oubliés d ' où la désastreuse histoire que
vous venez de nous faire partager .


    Régis , prof en CES  , en ... 1969-1971 !

C'est Nabum 04/04/2012 06:37



Régis


Je ne sais si tout marchait bien mais ce que je reconnnais c'est qu'il n'y avait pas autant de désespérance.


La structure ? La société ? Les enfants ?


 


Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus ..