Chroniques-ovales

Sur le fil du rasoir


Il est 15 heures. De chaque côté, 15 garçons sur motivés sont prèts à en découdre. Bien seul au milieu de cette poudrière, Monsieur l'Arbitre...

 

  Il s'enquiert du nombre des joueurs de chaque formation, interpelle les capitaines avant t'entamer la sarabande. Et c'est le coup de sifflet initial, strident, déterminé : il faut d'entrée en imposer à tous !


Il doit immédiatement surveiller le paquet attaquant toujours prêt à voler l'envol tels des percherons sur un champ de course. Un départ anticipé et les récriminations commencent.


Guetter la première faute, ne pas la laisser impunie, s'imposer et veiller immédiatement à équilibrer la balance de sa justice personnelle … Monsieur l'Arbitre doit marquer son territoire en démontrant compétence et loyauté.


Il doit se débarrasser d'une lecture pré-mâchée de la confrontation en faisant fi des classements respectifs, des réputations, des rumeurs et de la localisation de la rencontre. Ce sont  là bien des écueils qui ont  fait sombrer plus d'une ambition. Arbitrer un match de Rugby, c'est passer son temps à faire de la prévention plutôt que de la répression. Il faut parler aux capitaines, avertir les joueurs qui ont toujours l'intention de commettre un forfait, imposer par la voix les multiples lignes de hors-jeu, contraindre le plaqué à lâcher le ballon, vitupérer le plaqueur obstructeur, ordonner les différents temps de l'entrée en mêlée... L'outil essentiel du bon arbitre est sa voix et non son sifflet qui doit se faire discret et parcimonieux.


L'arbitre évolue sans cesse sur le fil du rasoir : touches, mêlées, jeu courant, jeu au sol, sécurité, loyauté, … tout peut être prétexte à dérapage, à interprétation, à éruption volcanique !

 

Avec ce travail d'équilibriste, il gère une équation à plus de 30 inconnues où même les éléments naturels ajoutent des variables aléatoires.


Alors, quand des travées montent des grognements, des noms d'oiseaux et des remises en doute infondées sur sa virilité, Monsieur l'Arbitre est fort satisfait de s'être déplacé sans son épouse encore légitime ! 


A Pithiviers, le joueur se conduit en gentlemen-betteravier. Il y a de la sagesse chez ce centenaire et notre homme peut regagner son vestiaire la tête haute sans accompagnement ni bouclier antimissile. Il n'aura pas besoin de se cacher derrière ce capitaine si grand, ni derrière son directeur de match.


C'est satisfait de sa prestation qu'il complétera sa feuille de match, remplira les licences de chaque protagoniste et établira éventuellement des rapports circonstanciés sur des broutilles nécessitant l'aération de ses cartons bicolores. 


Le cœur léger, l'âme tranquille, il rejoindra le club-house pour y recueillir indemnités et félicitions et partager avec les dirigeants locaux le verre de l'amitié qui doit être unique car il a un long chemin retour, seul au volant. D'autres arbitres, de la route ceux-là, ne lui autoriseront aucune incartade à leur règlement personnel.

Ainsi va la vie d'un arbitre dans ce bon pays d'Ovalie !


Obséquieusement vôtre.
BR

Sam 28 mar 2009 Aucun commentaire